blog___luciolesCe livre contient en fait deux novellas: La Tombe des Lucioles et Les algues d'Amérique.
Toutes deux racontent au fond l'histoire du même homme: Seita, l'enfant mort de faim avec sa petite soeur pendant la guerre, et Toshio, celui que Seita serait devenu s'il n'était pas mort, celui qui a survécu à la guerre et en a gardé les traumatismes.
Ces deux novellas jouent donc sur des registres très différents. Dans La Tombe des lucioles, l'horreur qui s'acharne sur Seita et Setsuko, vue par les yeux du garçon, leur errance, l'indifférence et la cruauté des adultes: tout pourrait en faire une histoire un peu larmoyante et misérabiliste, mais leur complicité échappe au mélodrame, en grande partie grâce à l'écriture d'Ayuki Nosaka, un très curieux mélange d'épure et d'argot, une écriture très belle et maîtrisée, articulée en longues phrases intercalées de monologues, de très courts dialogues, de phrases retranscrites telles qu'elles sont parlées.
Le ton de la deuxième novella est totalement en rupture: la tragédie cède dans un premier temps la place à la comédie, Toshio, un peu mou, se laisse déborder par le snobisme de sa femme et reçoit chez lui un couple d'Américains nonchalants, légèrement sans-gêne. Mais l'intérêt n'est pas dans ce couple à la vie et aux intentions étrangement opaques: leur visite cristallise les vieux démons de la guerre, les complexes du vaincu qui n'est pas mort de faim grâce à son ennemi, et Toshio se lance dans une escalade absurde et vaine pour impressionner son visiteur américain, pour avoir au moins une fois l'impression de dominer cet homme grand et sûr de lui, qui incarne tout ce que la défaite a eu d'amer et de castrateur.

Ces deux histoires, qui peuvent se lire indépendamment, prennent tout leur sens dans leur mise en regard: aux enfants, Seita et Setsuko, les vaincus qui sont morts de la guerre en victimes (et ce n'est pas un hasard s'ils meurent de faim et d'indifférence, et non dans un bombardement), à leur pureté répond la vie de celui qui a survécu, Toshio, celui qui se reproche toujours, au fond, de s'être compromis, abaissé, et qui se laisse dévorer par ses souvenirs et ses complexes.