ekwerkwe's nest

Les notes de lecture d'ekwerkwe

08 septembre 2007

La mise à nu des époux Ransome... d'Alan Bennett

Non contente de nous submerger de travail sur son autre blog de création littéraire (mais attention avant d'y aller finissez de lire ce billet!), dame Ekwerkwe l'initiatrice du blog où vous vous trouvez en cet instant n'oublie pas de noter des extraits de ses lectures pour nous les soumettre. Voici le dernier:

"Mrs Ransome était tranquillement assise dans un fauteuil à bascule en rotin qu'elle avait déniché quelques semaines plus tôt chez un marchand de meubles, au fond d'Edgware Road. C'était un magasin où, avant le cambriolage, elle n'aurait jamais imaginé qu'elle mettrait un jour les pieds, débordant de meubles sans style, de peintures criardes, et flanqué à l'entrée de deux léopards en céramique grandeur nature. Un magasin populaire, se serait-elle dit jadis - comme une partie d'elle-même continuait de le faire -, mais il lui avait été recommandé par Mr Anwar: en tous cas, le fauteuil qu'elle y avait acheté était merveilleusement confortable et ne lui donnait pas mal au dos, contrairement à la bergère où elle s'asseyait d'ordinaire, avant le cambriolage. Maintenant qu'ils avaient reçu le chèque de l'assurance, elle se proposait d'acheter un siège équivalent pour Mr Ransome, sauf qu'entre-temps elle avait fait l'emplette d'un tapis sur lequel elle avait installé le fauteuil et dont le motif - représentant un éléphant - brillait à la lueur de la lampe en cuivre qu'elle avait dénichée dans le même magasin. Les épaules couvertes par un châle de prière afghan (d'après ce que lui avait dit Mr Anwar), elle avait l'impression, assise au milieu du salon vide au plancher nu, de se trouver sur un îlot exotique et lointain."

La mise à nu des époux Ransome,Alan Bennett.

Alors vous vous en doutez sûrement, cette proposition nous (les invitées de dame Ekwerkwe) a vite emballées et nous avons bondi sur nos idées pour vous les faire partager. Tout le monde est allé fouiner ses archives, ses souvenirs, ses livres...

Donajuana dépoussière des mots de son bric à brac de cervelle et leur donne vie.

Les objets de trop.

Il reposa le réveil au cuivre verdi et moucheté au milieu d’antiques agendas et de faire-part jaunis, secouant la tête. Quel besoin, encore, quelle vanité de croire qu’il y aura jamais une raison d’arriver à temps ?
A l’intérieur, tout un monde hétéroclite, de l’after-shave éventé, un cœur « Je t’aime », autrefois transparent, légèrement opaque entre des pouces indifférents, à planter dans une composition florale de St-Valentin, un premier rendez-vous à ripoliner un peu (rose aux joues, brillant dans l’œil, par exemple), une course le premier matin (un peu échevelée, clopinante et tardive) vers la boulangerie où il ne reste malheureusement plus de viennoiserie…
Ces vieilleries avaient-elles encore une utilité ? Damien se pencha sur une fleur séchée blanche, enroulée encore dans sa cellophane, distingua les vendeurs ambulants indiscrets, sourit, lui mit une pichenette.
Le plus dur serait de remettre tout ça en état, et sans rire. Dans cette brocante, on n’en vendait même pas l’envie.

Stella farfouille dans sa bibliothèque et déniche quelques phrases un peu poussièreuses mais ô combien précieuses:

"Jérômine Gartner était assise dans le fauteuil, ses jambes écartées indiquaient une heure approximative, huit heures vingt, un peu plus ou un peu moins, elle était nue et morte. (...)
Le fauteuil où gisait son corps se trouvait dans le séjour, face à une étagère remplie de babioles, ce qui n'aurait rien eu de curieux si le fauteuil, du coup, n'avait pas été à la perpendiculaire du sofa, non pas face ou dos aux fenêtres mais parallèle. L'agencement était anormal. (...)
Mon regard glissa sur Jérômine Gartner et je me mis à étudier les objets posés sur les différents plateaux de l'étagère. Ce qui attirait tout d'abord l'oeil était une sculpture en bois sombre d'une vingtaine de centimètres de haut. D'origine africaine peut-être, elle représentait une grenouille, debout, portant à bout de pattes un enfant. La grenouille et l'enfant avaient des regards inexpressifs mais curieusement apaisants. On ne pouvait pas en dire autant de la créature, plutôt effrayante, dessinée sur papier pelure et mise en valeur dans un cadre sans vitre. Il ne s'agissait pas d'une bête, pas plus que d'un humain, une humaine en l'occurence, mais d'un mélange des deux quelque peu grotesque. Le visage était très pale. Les dents évoquaient des crocs. Ses cheveux, longs et emmêlés, descendaient jusqu'aux chevilles. Elle avait des seins flasques qui tombaient sur ses genoux et,
détail particulièrement horrible, de longues jambes poilues terminées par des pieds tournés vers l'arrière. Je fixai un moment le monstre puis considérai la multitude de fioles éparpillées autour d'un gong, sur le deuxième plateau. Les fioles contenaient du sable, il y en avait de diverses couleurs et, pour chacun, une étiquette en indiquait l'origine. Je commençai à lire en silence : îles du Vent (Polynésie), Mostaganem (Algérie), Valparaiso (Chili), Recife (Brésil), Port-au-Prince (Haïti), Leffrinckouck (France), Vik (Islande), Hydra (Grèce), Samarinda (Bornéo), puis je continuai en murmurant :
- Siquijor..."

Mourir n'est peut-être pas la pire des choses,
Pascal Dessaint, Rivages/Noir, 2003.

Cocje fait de l'archéologie d'exotisme et finalement se décide pour une photographie de son expérience à Tôkyô en juillet dernier. Dans un pays où la parole et l'écriture ne sont pas les vôtres, les objets prennent une place incroyable.

pucestokyo

Dame InFolio a enfin resorti ses vieux crayons à dessin et nous croque une scène d'ailleurs.

infolio

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15 août 2007

Tess of the d'Ubervilles, Thomas Hardy.


Ekwerkwe a voulu compliquer l'affaire sans pour autant perdre la qualité de choix de ses trouvailles littéraires. Elle est donc passé à l'anglais pour être au plus près de l'auteur et de la tonalité dramatique de l'extrait que voici.

"The narrow lane of stubble encompassing the fiels grew wider with each circuit, and the standing corn was reduced to smaller area as the morning wore on. Rabbits, hares, snakes, rats, mice, retreated inwards as into a fastness, unaware of the ephemeral nature of their refuge, and of the doom that awaited them later in the day when, their covert shrinking to a more and more horrible narrowness, they were huddled together, friends and foes, till the last few yards of upright wheat fell also under the teeth of the unerring reaper, and they were every one put to death by the sticks and stones of the harvesters."

Tess of the d'Urbervilles, Thomas Hardy

Après quelques doutes de traduction tout s'éclaire et nous pouvons alors apprécier cet extrait pour le moins "fort en émotion"...

Cocje fouille dans ses Barjavel et retrouve:

"Le lièvre a de grandes oreilles.
De récentes études du comportement de ce quadrupède ont montré que toute sa vie était déterminée par la peur. Le lièvre n'existe que pour être tué, et il semble qu'il le sache. De sa naissance à sa mort violente, il se cache et fuit, fuit et se cache, cache ses petits, ne se cache pas avec eux pour limiter les dégats, fuit la nuit, fuit le jour, et parce qu'il n'aura pas couru assez vite, ou ne se sera pas assez bien caché, finira par être mangé, sans avoir connu, pendant sa vie traquée, autre chose que la terreur.
Le lièvre a de grandes oreilles, une ouïe très fine.
La nature, l'espèce, l'ingénieur, l'architecte, Dieu, qui vous voudrez, lui a donné une bonne paire, dans sa petite tête de victime, de ce merveilleux appareil à entendre venir l'assassin.
Cela lui permet de dormir moins, de fuir à temps, de survivre juste assez pour ensemencer en hâte sa femelle, afin que la lignée de la peur ne s'éteigne pas.
Le renard aussi a de bonnes oreilles. La belette, le chien de chasse également."

La faim du tigre, René Barjavel, éd. Folio p. 103.

InFolio prend ses petits crayons et nous concocte une grande Machine-Tueuse, comme elle l'appelle... avec du sang et tout... (Click dessus pour la voir en plus grand, si vous n'avez pas trop peur !)

DessinEkwe09ThomasHardyPteb


28 juillet 2007

Quatre mains sur Les lions d'Al-Rassan de Guy Gavriel Kay

Et c'est quand les vacances frappent que les quatre mains se réduisent à une poignée de crayons...

***** Le texte que nous a proposé Ekwerkwe est extrait de Les lions d'Al-Rassan de Guy Gavriel Kay :

Dans la chaleur du jour, les jardins étaient déserts.  Tous ceux qui vivaient encore dans la magnificence déclinante de l'Al-Fontina devaient avoir recherché l'ombre des salles les plus lointaines au coeur du palais. Ils seraient en train de boire des vins doux et frais, ou de goûter, à l'aide des longues cuillères conçues par Zyriani, les sorbets conservés dans les plus profonds celliers grâce à la neige apportée des montagnes ; des luxes d’un autre âge, destinés à des hommes et des femmes très différents de ceux qui vivaient désormais au palais.
Plongé dans ces pensées, ibn Khairan traversa sans bruit l’orangeraie et, après être passé sous l’arche en forme de fer à cheval, pénétra dans le jardin aux Amandiers ; puis, par une autre arche, dans le jardin au Cyprès, avec son grand arbre, unique et parfait, qui se reflétait dans trois bassins ; chaque jardin était plus petit que le précédent et d’une beauté à vous briser le cœur. C’était pour briser les cœurs, avait dit un jour un poète, qu’on avait édifié l’Al-Fontina.
Au terme de sa longue progression, il arriva au jardin du Désir, le plus petit, celui qui évoquait le plus un bijou. Là, comme on l’avait arrangé à l’avance, assis sur le large rebord de la fontaine, paisible et solitaire, vêtu de blanc, se trouvait Muzafar.
« Ammar ? » dit-il en entendant le bruit de ses pas. « Ils m’ont dit que tu viendrais. Est-ce toi ? Es-tu venu pour m’emmener loin d’ici ? Est-ce toi, Ammar ? »
Il y avait à cela bien des réponses possibles.
« C’est moi », dit ibn Khairan en s’approchant. Il tira sa dague de son fourreau. Le vieil homme releva alors la tête, comme s’il reconnaissait ce son. « Je suis en vérité venu vous libérer de ce séjour de fantômes et d’échos. »

**** Et les crayons se sont agités au dessus d'un morceau de papier :

DessinEkwe08LionAlRassanb


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09 juillet 2007

Quatre mains sur Etoiles mourantes d'Ayerdhal & Dunyach

Un nouvel extrait a été porté dans nos boites mails par les petits pieds des électrons et des photons dans les fils et dans les airs : 

" Le système binaire était en train de s'auto-dévorer. A l'origine KDT 1822+17 était constitué de deux géantes rouges très voisines, mais l'astre primaire s'était transformé en étoile de Wolf-Rayet en phase finale de combustion. Il ne restait d'elle qu'un noyau dense alimenté par de la matière volée à sa soeur stellaire massive, qui débordait largement de son lobe de Roche. Le résultat était un immense disque d'accrétion dont l'étoile primaire compacte occupait le centre, entourée d'écharpes de gaz incandescents. De l'autre côté du disque, la tache chaude engendrée par l'impact du courant gazeux arraché à l'étoile secondaire brillait comme l'intérieur d'un creuset d'alchimiste."
Extrait de Etoiles mourantes, Ayerdhal & Dunyach

Comme dit Ekwe, c'est un texte splendidement rabelaisien et faussement scientifique...

****** Et voici ce que les électrons et les photons ont répondu, d'abord par le truchement de Florazoom. Elle a quitté son appareil photo pour nous plonger dans le creuset de la philosophie de L'Alchimiste de Paul Coelho :

"Il y avait à la porte un écriteau indiquant qu'on parlait là plusieurs langues. Le jeune homme vit apparaître quelqu'un derrière le comptoir.
"Si vous voulez, dit-il, je peux nettoyer ces vases. Dans l'état où ils sont, personne ne voudra jamais les acheter."
Le commerçant le regarda sans rien dire.
"En échange, vous me payez quelque chose à manger, d'accord ?"
L'homme restait muet. Il comprit que c'était à lui de prendre une décision. Dans sa besace, il y avait un manteau, et il n'en aurait plus besoin dans le désert. Il le sortit, et se mit à nettoyer les vases. Durant une demi-heure, il put nettoyer tous les cristaux qui se trouvaient en vitrine. Pendant ce laps de temps, deux clients entrèrent, qui en achetèrent plusieurs. Lorsqu'il eut fini de tout nettoyer, il demanda au propriétaire de lui donner quelque chose à manger.
"Allons déjeuner", dit le Marchand de Cristaux.
Il accrocha une pancarte à la porte, et ils allèrent jusqu'à un tout petit bar en haut de la montée. Une fois qu'ils furent assis à l'unique table existante, le Marchand de Cristaux dit en souriant:
"Ce n'était pas la peine de nettoyer quoi que ce soit. La loi coranique oblige à donner à manger à quiconque à faim.
_Mais alors, pourquoi m'avez-vous laissé faire ce travail ? demanda le jeune garçon.
_Parce que les cristaux étaient sales. Et toi comme moi avions besoin de nettoyer nos têtes des mauvaises pensées."
Quand ils eurent fini de manger, le Marchand se tourna vers le jeune homme:
" Je voudrais que tu travailles dans mon magasin. Aujourd'hui, il est entré deux clients pendant que tu nettoyais les cristaux: c'est un bon signe."
"Les gens parlent beaucoup de signes, pensa le berger. Mais ils ne savent pas au juste de quoi ils parlent. Comme moi, qui ne m'étais jamais aperçu que, depuis tant d'années, je parlais avec mes brebis un langage sans paroles."
"Veux-tu travailler pour moi ?" Le Marchand de Cristaux insistait.
"Je peux travailler pour le reste de la journée, répondit le garçon. Je nettoierai jusqu'au petit matin tous les cristaux de la boutique. En échange, il me faut de l'argent pour être demain en Egypte."
Du coup, le vieux se mit à rire.
"Même si tu nettoyais mes cristaux pendant toute une année, même si tu gagnais une bonne commission sur la vente de chacun d'entre eux, il te faudrait encore emprunter de l'argent pour aller en Egypte. Il y a des milliers de kilomètres de désert entre Tanger et les Pyramides."
Il y eut alors un intervalle de silence tel que la ville parut soudain s'être endormie. Il n'y avait plus de bazars, c'en était fini des discussions entre marchands, des hommes qui montaient dans les minarets et qui chantaient, des belles épées à la poignée tout incrustée. Fini de l'espérance et de l'aventure, des vieux rois et des Légendes Personnelles. Plus de trésor, plus de pyramides. C'était comme si tout le monde tout entier était devenu muet parce que l'âme du jeune garçon faisait silence. Il n'y avait ni douleur, ni souffrance, ni déception: simplement un regard vide qui traversait la petite porte du bar, et une immense envie de mourir, de tout voir finir pour toujours à cette minute même.
Le Marchand le regarda ébahi. C'était comme si toute l'allégresse qu'il avait pu voir ce matin-là s'était subitement envolée.
"Je peux te donner de l'argent pour que tu retournes dans ton pays, mon fils", dit le Marchand de Cristaux.
Le jeune homme resta silencieux. Puis il se leva, rajusta ses vêtements et ramassa sa besace.
"Je vais travailler chez vous", dit-il.
Et, après un autre silence prolongé, il ajouta, pour finir:
"Il me faut de l'argent pour acheter quelques moutons."

***** Les particules et les ondes se sont aussi amusées à transporter le dessin digne d'un livre pour enfants d'InFolio :

P7030083

***** Elles ont joyeusement fini leur travail en transmettant un texte de Stellasabbat La reine du Sabbat de Gaston Leroux (Bouquins, 1984, pp. 226-230), et qui décrit la naissance d'une étoile. Comme ça, la boucle est bouclée :

« Il était donc entré, et oubliant sa longueur, il essayait de se faire le plus petit, au milieu  de cette tourbe déjà chantante et ululante dans l’embrasement des cierges. Caché derrière un pilier, s’efforçant de faire corps avec lui, il regardait avec des yeux de stupéfaction et d’effroi les manifestations subites d’une idolâtrie à laquelle les cérémonies précédentes, en dépit de l’enthousiasme qui y avait présidé, ne l’avaient que peu préparé.
A cause de ce mélange d’ombres et de flammes, de cette alternance de ténèbres et de clartés, de ce grouillement fantomatique de démons qui tantôt apparaissaient comme des figures en feu, et tantôt s’éteignaient comme si on avait soufflé dessus, il put se croire descendu dans un coin de l’enfer.
D’abord tout sembla tourner autour de lui. Il percevait peu de détails ; tout cela semblait être les figures, les têtes, les bras, les gestes, les haillons d’une même masse en délire qui s’étirait, se rétrécissait, se rallongeait, s’agitait, commandée par une seule âme damnée ; et de cette masse montait une odeur à laquelle la senteur des cierges et celle des encens et certains autres parfums d’Arabie se mêlèrent pour prendre Petit-Jeannot à la gorge et le faire défaillir.
(…) Puis il y eut un grand éclat de voix qui fit se retourner Petit-Jeannot. Là-bas, devant l’autel improvisé où  brûlaient les cierges, des flammes vertes venaient de s’allumer ; une épaisse fumée odoriférante montait et dans ce nuage diabolique apparaissait,  debout sur le trépied de bois de coudrier, Giska, les bras en l’air, brandissant d’une main un fouet court au manche de cuivre et à la longue lanière, et de l’autre un poignard, cependant qu’autour d’elle les danses avaient cessé et que s’élevait sous les voûtes profondes et sonores le terrible chant de « Pharaon » entonné par le chœur des Lautari, le chant de « Pharaon », le plus vieux chant de la race que seuls les initiés aux grands mystères peuvent comprendre, et que Petit-Jeannot ne comprenait pas !
Mais Petit-Jeannot, s’il ne comprenait pas, voyait. Il voyait le poignard de Giska dessiner une croix au-dessus d’un petit autel de pierre, et sur cette pierre  il y avait deux petits enfants, beaux comme des anges, étendus tout nus et qui pleuraient au milieu de ce peuple de démons.
(…) Et elle va frapper les deux innocentes victimes, quand soudain son bras meurtrier reste suspendu… Car c’est vrai que le sol tremble et que la terre est déchirée… Et le tonnerre n’entre point avec plus d’éclat dans le temple pour foudroyer l’impie que ne se précipite dans la crypte cette jeune amazone, enveloppée du masque d’or de ses cheveux flottants, vêtue de la longue robe rouge qui traîne comme une flamme sur la croupe de son blanc coursier.
Par où sont-ils entrés tous les deux ? Ont-ils défoncé la porte ? Ont-ils percé les murs ? Sont-ils surgis de la terre profonde ? Ils ont traversé les flammes vertes et les ont courbées sous eux comme ferait le vent de la tempête, et ils ont bondi jusqu’à la prophétesse qui est maintenant désarmée, les mains nues… Le poignard a été rejeté dans la nuit et tout à coup le fouet, le fouet sacré s’est fait entendre ! Il a claqué éperdument sous les voûtes sonores…
Et il est dans le poing, dans le petit poing de l’amazone  à la robe de flamme, aux bottes jaunes et aux cheveux de soleil ! Il claque au poing du Dieu doré, le fouet du Grand Coesre ! Et ce petit Dieu est une déesse… une enfant… et sous le rayonnement extraordinaire de sa chevelure d’or on aperçoit sur son front courroucé… une mèche blanche ! »

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20 juin 2007

Un bleron ne fait pas le printemps (ni aucune autre saison)

Il y a de cela deux semaines – au moins ! -, Ekwerkwe nous envoyait ce texte :

 

Le peintre Jargel de Lourche, dans le troisième volume de son oeuvre théorique Dissertation Morale sur les couleurs, ne mentionne pas moins de six cent nuances de vert auxquelles il donne des noms fleuris et poétiques, précisant que, de toutes les couleurs, c'est celle dont Dieu a usé avec le plus de variété pour peindre le réel. Et il achève l'ouvrage sur ces mots: "Je ne saurais affirmer à quel vert revient le simple nom de vert, mais il ne s'agit pour moi ni du vert primatoire, ni du vert émeraude, ni du jade cadavérique, ni du vert sénestre dont abuse Berge-le-vieux dans ses enluminures. Il y a toutefois un vert que mes yeux n'ont contemplé qu'à une unique occasion et qui a frappé mes sens, qui a tout entier saisi mon esprit : le vert des Brolhs. Jamais je n'ai trouvé l'alchimie des pigments pour en imiter l'éclat. Oui, je crois que le vert des Brolhs est exactement le vert originel que Dieu déclina sur son nuancier."

    Thopasion, qui n'a pas le verbe du célèbre barbouilleur de Lourche, se contente de dire, et de répéter: "Pour sûr, c'est vert... vert de vert... j'avais jamais vu autant de vert de toute ma vie..."

     Les passagers du Bruchedos surplombent les Brolhs, et ce qu'ils découvrent prend leur imagination à rebrousse-poil. Tous s'attendaient à un ignoble marigot couvert de brumes, une vasière malodorante où prospèrent des fièvres, mais il n'en est rien. C'est une prairie, immense, délicieuse de fraîcheur printanière, brillante de rosée, un pâturage de la taille d'un océan que veinent des sentiers liquides, que festonnent des haies serpentines, qu'agrémentent des bosquets qui étirent de longues tiges arquées formant des venelles végétales à l'ombre desquelles on s'imagine aisément flâner. Où est l'épouvante? Où est l'effrayant grouillement des bestèles empoisonnées? Le Paraclin, cet au-delà dont les bons tripliciens croient avoir la clé, ne doit pas être meilleur.

     - C'est magnifique, soupire Gamboisine.

     - Oui, magnifique, et c'est là le premier piège des Brolhs, la contredit Ostre.


Jérôme Noirez, Les nuits vénéneuses

L’inspiration fut longue à venir et elle ne déboucha pas sur quelque chose de complètement achevé.

 
Mais un dessin d’Infolio – même une ébauche - vaut toujours bien plus qu’un simple coup d’œil :

 

P6120803

 

Et moi, je suis allée chercher dans ma bibliothèque Les mystères de Buenos Aires de Manuel Puig. Je me rappelais d’un passage où Gladys parlait – se parlait en fait – du moment où elle avait trouvé l’inspiration et retrouvé l’envie – ou le besoin – irrépressible de créer et de créer en utilisant les objets que le ressac ramenait sur la plage. Alors même si le lien entre le texte de Noirez et celui de Puig n’est pas absolument évident, j’ai quand même décidé que ce serait ma réponse à Ekwe. Parce que j’aime bien cette opposition entre le vert d’inspiration divine du texte de Noirez et l’humanité et la banalité des déchets du texte de Puig. Et aussi pour Puig.


"Un soir, j'étais descendue jusqu'à la mer (...). Il n'y avait personne sur la plage. (...) Les tons parfaits de la nuit, le noir de l'eau, le noir du ciel, des points incandescents dans les fanaux de la côte, des points incandescents dans la crête des vagues noires, dans les gouttes d'acrylique et dans les étoiles du ciel. (...) cette nuit là, je me suis sentie plus seule que jamais, en proie au désespoir, je suis rentrée à la villa et, dans mon égarement, l'inspiration m'est venue. Je n'ai pu trouver le sommeil, à 5 heures du matin l'aube m'a surprise sur la plage, en train de ramasser pour la première fois les déchets abandonnés par la marée sur le sable. Le ressac, il n'y avait que le ressac à qui j'osai donner mon amour, prétendre à autre chose eut été trop pour moi. Je suis rentrée à la maison et je me suis mise à les toucher et à écouter leurs voix. C'était cela mon oeuvre, réunir des objets dédaignés pour partager avec eux un moment de vie, ou la vie elle-même. Telle était mon oeuvre. Entre mon dernier tableau et cette nouvelle production, plus de dix ans s'étaient écoulés. Je sais maintenant pourquoi je n'avais plus peint ni sculpté depuis tant de temps : c'est que les couleurs à l'huile, les détrempes, les aquarelles, les pastels, l'argile, les châssis, tout cela n'était que matériaux précieux, luxe, qu'il ne m'était pas permis de toucher, il n'est pas permis à un être inférieur d'utiliser ou de gâcher des objets de valeur, de s'amuser avec. C'est pourquoi je n'avais rien fait pendant tant d'années, jusqu'à ma découverte des pauvres âmes soeurs que la marée rejette chaque matin sur le rivage..."

Manuel Puig, Les mystères de Buenos Aires, 1973, Seuil, Points, 1975, pp. 118-119.

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04 juin 2007

Suzanna Clarke, Jonathan Strange & Mr Norrel

Cet à quatre mains ci n'est pas uniquement dédié à la merveilleuse Ekwerkwe, mais aussi à Prosper, qui va frémir (un peu) et - surtout - pouvoir ronronner de plaisir.

Ekwe nous a envoyé cet extrait "gothique et contrasté" :

"Il neigeait abondamment. Les tristes coloris de Venise avaient viré au camaïeu de gris. La piazza San Marco était une gravure ombrée d'elle-même, réalisée sur papier blanc. Les lieux étaient déserts. Le Dr Greysteel et Frank clopinaient ensemble dans la neige. Le Dr Greysteel portait une lanterne, tandis que Frank tenait un parapluie noir au-dessus de la tête du médecin.

La colonne de nuit noire s'élevait de l'autre côté de la place ; les deux hommes passèrent sous le portique de l'Atrio Quadrato, puis se glissèrent entre les maisons silencieuses. Les Ténèbres commençaient au milieu d'un pont. C'était la chose la plus surnaturelle au monde de voir comment les flocons de neige, qui tombaient de biais, se trouvaient soudainement aspirés à l'intérieur, comme si un être vivant les avalait de ses lèvres goulues.

Ils jetèrent un dernier regard à la cité blanche et silencieuse, puis s'enfoncèrent dans les Ténèbres.

Les passages étaient déserts. Les habitants de la paroisse s'étaient réfugiés chez des parents ou des amis aux quatre coins de la ville. Les chats de Venise, eux - qui forment une engeance aussi contrariante que les chats de n'importe quelle autre cité -, avaient afflué à Santa Maria Zobenigo pour rôder, jouer et chasser dans la nuit éternelle qui leur offrait de grandes vacances. Des félins frôlaient le Dr Greysteel et Frank dans les Ténèbres et, plusieurs fois, le Dr Greysteel aperçut des yeux phosphorescents qui l'épiaient d'un porche."

 
  Suzanna Clarke,
Jonathan Strange & Mr Norrell


Et Flora, très inspirée, a pris son appareil photo. Et qu'a-t-elle photographié ? Et oui, un chat aux yeux phosphorescents ou plutôt les yeux phosphorescents d'un chat :


texte5florazoom

 

Et elle a aussi puisé dans ses lectures ce poème de Charles Baudelaire :


Le chat

De sa fourrure bonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.
 
C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
 
Qaund mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
se retournent docilement
Et que je regarde en moi même,
 
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.
 

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1857.

De son côté, la toujours si talentueuse Infolio prenait ses crayons. Et voici le résultat de son inspiration :

DessinEkwe05SuzannaClarke


Quant à moi, qui n'ai pas les talents de Flora et Infolio, je me suis contentée de faire ce que je sais faire, c'est-à-dire de me plonger dans ma bibliothèque pour y trouver un texte qui répondrait à celui d'Ekwe. Et voici sur quoi je suis tombée :

"On raconte que dans Ulthar, de l'autre côté de la rivière Skaï, aucun homme n'a droit de tuer un chat. J'en suis d'autant plus convaincu que mes yeux se posent sur celui qui est assis là, ronronnant près du feu. Le chat est un animal mystérieux. Il devine et voit des choses que les humains ne perçoivent pas. (...) A Ulthar, longtemps avant que l'on interdit d'abattre les chats, il y avait un vieux paysan et sa femme qui prenaient plaisir à prendre au piège, pour les tuer, les chats de leurs voisins. Pourquoi se livraient-ils à ce massacre ? Je l'ignore. Beaucoup de gens ont les chats en horreur, et ils ne supportent pas de les voir se glisser furtivement dans les cours et les jardins après le crépuscule. Peut-être ce couple était-il du nombre, toujours est-il qu'ils tuaient tous les chats qui s'approchaient de leur maison."

Howard P. Lovecraft, "Les chats d'Ulthar", Les Autres Dieux et autres nouvelles, 1969

Stella et Rami

 

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31 mai 2007

Instruction au sosie, David Calvo


Ekwerkwe nous invite par cet extrait littéraire à nous exprimer, sans restriction. Elle choisit avec soin ces petits bouts de livres hétéroclites destinés à nous réchauffer les méninges. lisez ! Vous verrez bien !

"Dans ce placard, dans cette salle en ruines au fond de l'université, à ne rien faire, je décidais de faire carrière dans le cobaye, ça payait bien, je pouvais tenter les cosmétiques, voire les maladies tropicales. Tout mais pas rentrer dans le monde du travail. Je voulais bien être adulte, mais travailleur, non, ça jamais. Un été, mes parents ont voulu me faire travailler comme clerc dans une banque, pur piston. J'ai tenu trois jours. Je n'avais jamais passé autant d'heures par jour à faire quelque chose, la même tâche, encore et encore, l'odeur des classeurs, les repas en cafétéria, les bureaux éclairés en pleine journée, non, ce n'était pas pour moi. Je suis parti en les insultant, ces costumes cravates, affolés par ma sauvagerie et mes larmes, moi, prostré dans un couloir, incapable de les regarder plus longtemps. Je voulais continuer mes études pour toujours, rester comme j'étais, avec les filles, et les spirales au bout de mes doigts, que je faisais tourner que la piste du dancing. Aucun salaire ne mérite travail."

Instruction au sosie, David Calvo
in Fiction tome 4, automne 2006

L'imagination se met en marche, vient ensuite l'envie d'en lire encore plus. Merci Ekwe pour cette découverte et cette proposition créative.

Alors InFolio se met au dessin et rend les pensées visibles...

DessinEkwe04CalvoV2

Puis Stella opère à une fine amputation de livre...

"J'avoue qu'à mon sens, il y a autre chose à attendre de la vie que de faire des pieds et des mains pour réussir ; et que les membres de notre espèce ne sont peut-être pas destinés à se piétiner, s'écraser et se prendre à la gorge, comme les y oblige actuellement leur société...".

John Stuart Mill (un des fondateurs de la pensée libérale et utilitariste), Principes d'économie politique, 1848, Dalloz, 1953, cité in Sciences Humaines, n° 179, Février 2007, p.35.

Pour changer Je prends mon appareil photo... et je me laisse aller à toute l'oisiveté nécessaire pour me glisser dans la peau du personnage.

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Et maintenant, nous allons nous reposer et ne plus rien faire jusqu'au prochain "à quatre mains" !


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26 mai 2007

Noeuds et dénouement, Annie Proulx

Juste après avoir lu l'extrait de cette nouvelle d'Annie Proulx, je me suis précipitée sur ma bibliothèque et j'y ai extirpé - Ekwe, je suis sûre que tu vois parfaitement l'image - Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Je dois d'ailleurs te remercier Ekwe car sans toi il y serait toujours et n'aurait peut-être même jamais quitté son statut de "livre qu'il faut absolument que je lise, mais plus tard...". En feuilletant Le deuxième sexe - le chapitre sur "La femme mariée" - je suis tombée sur cet extrait d'une nouvelle de Colette Audry dans lequel j'ai retrouvé à la fois cette idée de quotidienneté - de fatalité ? - des taches ménagères et de malaise que j'avais ressenti à la lecture de l'extrait choisi par Ekwe.

"C'est le lendemain qu'en passant le balai de crin sous le divan, elle ramena quelque chose qu'elle prit d'abord pour un vieux morceau de coton ou un gros duvet. Mais ce n'était qu'un flocon de poussière comme il s'en forme sur les hautes armoires qu'on oublie d'essuyer ou derrière les meubles, entre mur et bois. Elle resta pensive devant cette curieuse substance.
Ainsi, voilà 8 à 10 semaines qu'ils vivaient dans ces pièces et déjà, malgré la vigilance de Juliette, un flocon de poussière avait eu le loisir de se former, de s'engraisser, tapi dans son ombre comme ces bètes grises et qui lui faisaient peur quand elle était petite. Une fine cendre de poussière proclame la négligence, un commencement d'abandon, c'est l'impalpable dépôt de l'air qu'on respire, des vêtements qui flottent, du vent qui entre par les fenêtres ouvertes ; mais ce flocon représentait déjà un second état de la poussière, la poussière triomphante, un épaississement qui prend forme et de dépôt devient déchet. Il était presque joli à voir, transparent et léger comme les houppes de ronces, mais plus terne.
... La poussière avait gagné de vitesse toute la puissance aspirante du monde. Elle s'était emparée du monde et l'aspirateur n'était plus qu'un objet témoin destiné à montrer tout ce que l'espèce humaine était capable de gâcher de travail, de matière et d'ingéniosité pour lutter contre l'irrésistible salissement. Il était le déchet fait instrument.
... C'était leur vie en commun qui était cause de tout, leurs petits repas qui faisaient des épluchures, leurs deux poussières qui se mélangeaient partout... Chaque ménage secrète ces petites ordures qu'il faut détruire afin de laisser la place aux nouvelles... Quelle vie on passe - et pour pouvoir sortir avec une chemisette fraîche qui attire le regard des
passants, pour qu'un ingénieur qui est votre mari présente bien dans l'existence. Des fomules repassaient dans la tête de Marguerite : veiller à l'entretien des parquets... pour l'entretien des cuivres, employer... elle était chargée de l'entretien de deux êtres quelconques jusqu'à la fin de leurs jours."

Colette Audry, "La Poussière", On joue perdant, cité in Simone de Beauvoir,Le deuxième sexe, Volume II, 1949, pp. 267-268.



Stellasabbat

Pendant ce temps, l'extrait d'Anne Proulx inspirait un fabuleux dessin à la très créative Infolio. 

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12 mai 2007

Quatre mains sur Nous revenons comme des ombres - Paco Ignacio Taibo II

**** Ce jour de mai un peu grisâtre dans le Nord et ensoleillé dans le Sud, un nouveau texte arriva dans la boite à lettre des participants. Un nouveau défi à gribouillages et tordage de méninges. Voici donc le deuxième texte offert à nos envies : ****

Dieu était femme

"Dieu était une femme. Ainsi se confirmait une intuition qu'il n'avait jamais, avec sa mentalité rationnelle, logique, pragmatique, osé s'avouer à lui-même. Dieu était grimpé sur une branche d'arbre et lui dit cérémonieusement :
- Je vais te donner une armée de petites fourmis, Iguane jaune, pour que tu retournes avec elles te battre. Des petites fourmis couleur café.
- Vous me donnerez ce que vous voudrez, mais je n'y retournerai pas, entre autres parce que je ne crois pas en Dieu, dit Tomàs Wong qui se rendit brusquement compte qu'il avait mal partour, c'est-à-dire que Dieu avait décidé de le faire revivre.
La résurrection était une gigantesque saloperie.
Il décida de dormir, il n'avait pas la force de penser à des choses aussi compliquées. Alors qu'il redescendait vers le sommeil, il se mit à dresser une liste de questions qu'il voulait poser à Dieu: Les anges ont-ils des ailes? Boit-on de la bière au ciel? Pourquoi les juifs de Palestine ont-ils été le peuple élu plutôt que les Zoulous ou les Cubains? Dieu est-il athé? Connaissant le caractère des Romains, pourquoi a-t-il permis que le siège de son culte catholique se trouve au Vatican? Etait-il vraiment, vraiment opposé au divorce? S'il aimait autant les Mexicains, pourquoi leur avait-il enlevé ce qui allait devenir Hollywood pendant la guerre de 1847 ? La rumeur que saint Pierre touchait des pots-de-vin pour laisser entrer au paradis était-elle fondée?
Tomàs s'endormit avec un sourire moqueur, ce qui fut interprété par ce Dieu féminin comme un signe favorable, à tel point qu'elle se permit de descendre de la branche de l'arbre, tranquille, calme, divine. "

Extrait de "Nous revenons comme des ombres", Paco Ingnacio Taibo II

**** La mort dans l'âme, aucun dessin ne lui sautant à la figure après sa lecture, t'ite InFolio, se résignait à ne pas participer quand soudain, une carte postale mise en évidence non loin de là lui fit de l'oeil : un détail d'une peinture de "La naissance de Vénus" de Sandro Boticelli (vers 1484/86). Elle ferait une belle Dieu...
Puis, une pochette de disque posée sur mon bureau parce que je l'ai écouté récemment : "Rush" de Jay Jay Johanson. Il ferait un beau Tomàs assoupi. Et là, oh, à l'intérieur de la pochette, il semble plus éveillé !
Et là, l'envie d'essayer, le déclic.
Pendant la composition, une carte postale provenant des Etats Unis représentant une plage dans le brouillard (Second Beach in Olympic National Park - Ross Hamilton photography) est venue s'ajouter.
Je donne tous ces détails car, je ne sais pas si j'ai trop le droit d'utiliser tous ces éléments sans citer leur origine.
Voici le résultat (à cliquer pour qu'il s'affiche en plus grand) : ****

DessinEkwe02TaiboIIMoy   
InFolio

**** Et voici un texte en miroir :

Le contexte :
Coumpare Antonio vient de mourir. Durant sa vie, il a été très dévot, et en particulier pour un saint, San Guiseppe. Mais à coté de ça, il n'a pas fait que des choses toutes belles toutes roses.

Le voilà sur un gigantesque escalier après sa mort. Sachant tout ce qu'il a fait précédemment, il se dit que sa place se trouve probablement en bas. Mais l'entrée lui est refusée car il a été trop dévôt. Arrivé à l'entrée du paradis, cette fois encore le gardien ne veut pas le laisser entrer, San Guiseppe s'en mêle et ils en viennent aux mains.

Le texte :
"Tout ce vacarme finit par réveiller Dieu de son sommeil dominical éternel.
Devant le patron, le charpentier et le pêcheur se calment, et ils réajustent leurs auréoles.
Ils expliquent chacun leur version des faits.
Cumpar'Antonio est surpris, il n'imaginait pas Dieu ainsi.
Un géant à la longue chevelure blanche, à la barbefleurie.
Il a la peau blanche, jaune, rouge, noire, café corsé...
Avec une paire de seins énorme et un derrière callypige...
Tout illettré qu'il est, Cumpar Antonio comprend de suite. Evidemment, comme il a fait l'homme et la femme à son image, Dieu ne peut être qu'androgyne.
Il a trouvé ça super ce mélange d'ombre et de lumière. Mais comment dire Père, Mère éternelle ? Il ne peut quand même pas l'appeler la divine femme à barbe ! Comment dire, Il ? Elle ?
Il décide de l'appeler Ell'Il.
Ell'Il s'informe auprès de ses trouble siestes
Dieu est fidèle à sa profession de loi
Ell'Il consulte le grand livre [...]
Ell'Il a lu qu'il a tué
Barons baronnes
Curés et nonnes
Patrons patronnes
Et cé tera... Et cé tera...
Et tout en bas de la page, écrit en tout petit, Ell'Il a lu qu'il n'a rien gardé, qu'il a tout partagé...
Ah cela devient compliqué.
Au bénéfice du doute, Ell'Il demande [...] de venir peser l'âme d'Antonio.
De peu la balance penche du mauvais coté,
le côté sans coeur, le côté droit !
En Enfer !
Son jugement est sans appel.
Ell'Il va se recoucher."

Extrait de "Tutti santi ! Tutti pagani !" de Luigi Rignanese.

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05 mai 2007

Quatre mains sur Trente-sept degrés centigrades - Lino Aldani

C'est avec un grand honneur que nous acceptâmes ce grand défi. Laisser croître nos envies à partir de textes proposés par ekwerkwe.

****Voici le premier extrait qui doit faire pousser des ailes à notre inspiration : ****

"Nico se mit à courir; il grimpa le long d'un petit sentier très raide. Doris le suivait avec peine, le sac sur l'épaule, son transistor à la main. Un plateau qui baignait en plein ciel. Il y avait de l'herbe, des buissons, de grandes taches d'ombre et de lumière. Et des ruines. Elles pointaint au milieu de l'herbe, rugueuses et effondrées, pareilles à des sphynx prémonitoires. La vallée s'étendait en bas devant eux, toute en vignobles et oliveraies, lointaine, profonde, immense. Et le profil de Nico se découpait au bord de l'abîme, sur le fond des collines bleuâtres.
Doris poussa un grand cri. Sans autre raison que de se prouver à elle-même qu'elle était bien vivante; pour aussi retrouver le temps qui s'était arrêté; pour ne point mourir sur l'heure, anéantie, dans la grandiose beauté du paysage."

Extrait de "Trente-sept degrés centigrades" ("Trentasette centigradi"), de Lino Aldani
In Le livre d'or de la science-fiction italienne (Presses Pocket)

****Des ailes dessinatrices ont poussé au bout d'un crayon (à cliquer pour voir en plus grand) : ****

DessinEkwe01AldaniScan 

  InFolio

****Des ailes exploratrices sont parties farfouiller dans les livres pour nous ramener un extrait à mettre en miroir du premier : ****

"Cette fuite ! Par la nuit grise, seule, par une piste, dans la brousse noire, mystérieuse d'esprits, de mânes, infestée de fauves, un baluchon sous l'aisselle, elle s'était enfuie. Elle avait couru sur les ronces, dans les gués, sur les graviers, couru en nage longtemps jusqu'à s'étouffer. Rien ne l'avait arrêtée : les peurs de la nuit, les fauves, les serpents. Rien ! Elle n'avait vu, entendu, pensé qu'à ce qu'elle fuyait, et avec l'air inspiré et soufflé dans la fatigue, avec les montagnes escaladées, les rivières passées, les forêts traversées, ce qui s'éloignait, ce qu'emportaient les graviers projetés par ses pieds dans les plaines, ce qui partait, ce qui se taisait avec les aboiements et hurlements, dépassés, les sifflements des serpents contournés, c'était l'excision, le viol, la séquestration, le couteau, les pleurs, les souffrances, les solitudes, toute une vie de malheur. A quelque distance, elle avait senti les genoux s'érailler, le coeur se rompre, les yeux se voiler, les reins s'écrouler. Elle n'en pouvait plus, elle s'était arrêtée, quelque temps seulement, car aussitôt la brousse s'était ébranlée. Que pouvait être ce bruit ? Etait-ce Tiémoko ? Etait-elle poursuivie ? Etait-elle sur le point d'être rattrapée ? Du coup la fatigue s'était expulsée des jambes, l'étouffement du coeur, les vertiges des yeux. Elle a repris la piste avec un second souffle, avec de nouveaux pieds et elle a couru plus fort, plus vite. Rattrapée, elle savait ce qui l'attendait : égorgée sur le champ ou reconduite au village où à nouveau elle allait vivre séquestrée les nuits, et constamment pistée les jours par un Tiémoko fou et armé par la jalousie. C'est pourquoi elle avait repris la course. Le ciel avait promené des éclaircies à l'horizon quelque temps, puis la lune avait éclaté, et la brousse était redevenue blafarde mais toujours mystérieuse. Une deuxième fois elle s'était écroulée au pied d'un arbre, le découragement et la fatigue l'avait vaincue. Haletante, elle avait pensé à ce qui s'approchait avec les distances à parcourir, les peurs et les fatigues à surmonter. C'était Fama, l'amour, une vie de femme mariée, la fin de la séquestration. (...) c'était lui qui se trouvait au bout de la course, au terme de la  nuit, à l'achèvement de l'essoufflement. Et alors elle s'était redressée et avait recommencé à courir, courir."

Extrait de "Les Soleils des indépendances", de Ahmadou Kourouma.
Seuil, Points, 1970, pp. 47-48.

Stella

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