15 août 2007
The crimson petal and the white, Michel Faber
Après avoir lu la chouette critique de Sheherazade, j'ai commandé ce livre à ma librairie anglaise préférée - en version poche parce que je suis terriblement raisonnable, bien sûr. Les poches anglais sont assez luxueux. Ils ne tiennent pas dans la poche, pour commencer - et à ce prix-là, j'étais à deux doigts de me décider pour le hard-cover, mais bon, comme je vous le disais, je suis vraiment très raisonnable. Pour finir, mon exemplaire m'a convaincue que les éditions françaises, malgré tous les reproches que j'ai à leur faire, ne sont pas si mal: bien sûr, le bouquin est lardé (couvertures comprises) de citations élogieuses de Machin et de Machine, qu'on connaît ou pas d'ailleurs, il y en a des pages. Mais le summum du bon goût, le signe que vraiment, on n'est plus à l'abri de rien, se trouve sur la tranche, épaisse et écarlate. Oui, juste sous le titre. Là où vous ne pourrez pas le louper, une fois le bouquin rangé sur l'étagère - le mot le plus vilain de la langue anglaise, probablement forgé pour l'occasion: "inmputdownable", en belles lettres dorées. Lisant ça, un frisson de colère et de mépris a remonté ma colonne vertébrale. Bref, j'attaquai mon pavé avec un méchant pli au coin des lèvres - et je vous le dis tout de suite: j'avais tort. Et je vous dit aussi: si vous voulez lire ce roman, ne lisez pas plus loin, car mon billet est bourré de spoils - ou alors allez lire là: je ne suis pas toujours complètement d'accord avec l'analyse de Sheh, mais c'est sa chronique qui m'a donné envie...
Sugar ne dit jamais non. Elle pose sur les hommes ses grands yeux intelligents, les écoute, les cajole, leur dit exactement ce qu'il veulent entendre - et tant mieux pour lui si William Rackham est prêt à la croire: il est sa chance et elle est la sienne. Car Sugar veut aller loin, et elle y parviendra - du moins selon ses critères. Autour d'eux, les figures contrastées de la famille Rackham, de leur cercle de relations, et quelques personnages des quartiers pauvres, plus rares et plus flous à mesure que le récit avance.
Vous voulez faire une petite balade dans le Londres de la fin du XIXème siècle? arpenter les bas-fonds, vous frotter aux gens qui comptent? Venez, Michel Faber va vous guider. Il va vous prendre par la main, vous présentera les prostituées à deux shillings et les dames de la bonne société, les noceurs pathétiques et les parfumeurs ambitieux: plus proches, plus mêlés qu'il ne le croient. Et parmi eux, bien peu gardent leur pureté, quelle que soit leur position sociale.
Au bout d'un moment, l'auteur vous lâchera, vous laissera vous débrouiller seul - probablement qu'il vous fait confiance - avant de vous rattraper au vol, pour mieux vous fermer la porte au nez, gentiment mais fermement. C'est mon seul regret, cet "oubli" de l'adresse accrocheuse, du narrateur à la lectrice, en cours de route. Pour le reste... je me suis plongée dans ce roman avec délices. Parce que mon anglais était un peu rouillé, et que le niveau est relativement soutenu, j'ai fait davantage attention au vocabulaire, aux tournures de phrase... ce que je perdais en fluidité de lecture, je le regagnais en plaisir, en saveur.
Quant à l'histoire... The crimson petal & the white, c'est un vrai roman de rédemption. Long, ample, tortueux... un peu long diront certains? oui, peut-être. Quelle importance? Il y a tant de personnages à rencontrer, tant de rues à arpenter, tant de mots à savourer - vraiment, je ne veux reprocher à l'auteur le temps qu'il prend pour sauver sa Sugar. La sauver non de la pauvreté et de la prostitution, mais de la colère, de la haine, de la rancoeur. Et cette rédemption, qui n'a rien de religieux (je n'en ferais probablement pas tant d'éloges, alors), va prendre la forme de l'amour le plus improbable qui soit, s'incarner dans le personnage le plus inattendu du roman, dont jamais je n'aurais pensé qu'il puisse inspirer un tel attachement - sans pour autant perdre en crédibilité. Autour de Sugar, d'autres femmes se cherchent. Face aux hommes forcément lâches, quels que soient par ailleurs leurs défauts et mérites, l'auteur dresse avec beaucoup de tendresse et d'empathie trois portraits de femmes, entre ombre et lumière, qui partagent un même élan vital: des femmes lumineuses, victimes d'une société d'hommes (faite par et pour des hommes), qui ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Bref, pour un peu Michel Faber aurait écrit un roman féministe, sans militantisme mais avec beaucoup de délicatesse - autant dire, une sacrée bonne surprise.
Enfin, Michel Faber laisse beaucoup de portes ouvertes, mais là encore, moi pourtant si volontiers critique, je ne le lui reproche pas. Il décrit le chemin qui amène deux femmes à accepter de prendre des risques: en laissant la porte ouvertes sur les conséquences, il refuse de trancher, de valider leur attitude, car là n'est pas l'important. L'important, comme dans les meilleurs traités zens, c'est le chemin parcouru.
07 août 2007
Persépolis, Marjane Satrapi
Une petite fille iranienne en pleine révolution islamique: qu'est-ce qu'elle en voit? qu'est-ce qu'elle en vit? A l'âge où l'on se forge ses premières représentations (et elle est précoce, la petite Marji!), elle s'enthousiasme, supporte, subit, et pose sur ces drôles d'années un regard naïf et pourtant curieusement lucide.
Et pour mettre en image ces souvenirs, Miss Satrapi devenue grande dessine une BD forte et originale, à grands aplats de noir et de blanc jamais manichéens.
J'ai adoré cette autobiographie quand je l'ai découverte, il y a pas mal de temps. Beaucoup plus les deux premiers tomes - la suite, qui mêle les douleurs de l'exil et les angoisses de l'adolescence m'a moins touchée. Après être allée voir sa belle adaptation au ciné, j'ai eu envie de relire mes BD, et de faire un petit message sur mon blog de lecture, pour presque rien. Mais parce que quand même, Persépolis, c'est authentiquement génial.
19 juillet 2007
Lou, Julien Neel
tome 1 - Journal infime
tome 2 - Mortebouse
tome 3 - Le cimetière des autobus
En ce moment, à la bibli, les garçons demandent "Il est arrivé le tome 4 de Taeguk?", et les filles "Il est où le tome 1 de Lou?". Pour les garçons, pour l'instant, je ne peux rien faire. Et pour les filles, un sourire contrit fait l'affaire: "Euh... chez moi?" Bon promis, demain je ramène la série, mais en attendant je me suis bien régalée, même si j'ai deux-trois fois l'âge des gamines qui adorent Lou.
Lou a douze ans. Et, sans surprise, elle a une mère, un chat, une meilleure amie, et un amoureux. Sauf que la vie de Lou est faite de petits riens tendres et décalés qui la rendent très très attachante: sa mère, auteur de space-op' et droguée aux jeux vidéos (j'aime beaucoup la mère de Lou); son Tristan, qui se cure le nez, ce phacochère; son amie Mina, qui a un sale caractère, juste quand il faut... Et puis son père qui a quitté sa mère parce qu'elle était enceinte. Et puis une grand-mère qui aime trop les choux de Bruxelles. Et puis un voisin de palier plutôt roots, Richard, qu'elle verrait bien avec sa mère...
Les trois premiers tomes de la série, c'est l'année qui la mène à ses treize ans: une année pleine de doutes et de lumière, de petits et de grands bonheurs, de danses de la joie et de coups de blues aggravés. Elle a l'air de plutôt bien prendre les choses, dans sa vie pas-si-facile, mais de petites fêlures se font jour, parfois. Bref, elle entre dans l'adolescence, âge non pas ingrat, mais perturbant. Facile pour les jeunes lectrices de la bibliothèque de se chercher et se retrouver dans ce joli portrait: aucune d'entre elles n'est Lou ni n'a sa vie faussement exotique - mais si la BD n'apporte pas de vraies solutions, elle pose souvent de bonnes questions, c'est déjà pas mal.
Et quand l'adolescence est loin, mâchée, digérée et, pour tout dire, rendue un peu floue par la distance, on fait quoi de cette jolie bédé sucrée aux couleurs pastels... un chouia écoeurantes? Eh bien on se marre, déjà. On se penche sur les détails (ah! le jeu de l'oie!). On remarque que le dessin tout pourri cache finalement plein de petits trésors. Et on se trouve un joli sujet de conversation avec les petites filles qui vont bientôt devenir grandes.
03 juillet 2007
Fruits basket, Natsuki Takaya
Grâce à InFolio, qui est une vraie copine, et qui n'hésite pas à faire voyager ses mangas, j'ai pu découvrir Fruits Basket jusqu'au tome 5 - et j'en resterai probablement là, puisque la première "saison" compte plus de 20 tomes, ce qui commence à faire pas mal, niveau budget. Et puis mes soupçons envers les séries à rallonge commencent à être bien connus... bien que cette série-là soit finalement assez intéressante.
Tohru a seize ans, elle est orpheline, et elle est plus ou moins recueillie par les Sôma, une famille qui compte un maximum de beaux gosses (beaux selon les critères shôjo, s'entend) touchés par une malédiction originale: chacun se transforme en son animal-totem quand une femme le prend dans ses bras. Tohru emménage donc dans une jolie villa avec le chien (Shigure), le chat (Kyô) et le rat (Yuki). Tohru est une jeune lycéenne naïve et, pour tout dire, plutôt niaise. Elle a le don de m'exaspérer, avec ses grands yeux papillotants, son air perpétuellement extasié et sa manie de s'excuser pour ce dont elle n'est pas responsable. Et pourtant, à sa façon finalement très peu sentimentale, totalement altruiste, elle apaise ceux qui l'entourent, notamment les Sôma. Elle n'est jamais dans le calcul, toujours dans le don, au point de s'oublier elle-même. A son contact, tous ces garçons torturés finissent par trouver un peu de calme, de façon assez émouvante.
Alors, Fruits Baskets c'est (pour ce que j'en connais) l'archétype du manga sentimentalo-sucré bien fait pour faire soupirer les très jeunes filles - mais c'est de leur âge... En termes techniques, un shôjo-manga. Pourtant, à mesure que ma lecture avance, j'ai l'impression que c'était une fausse première impression, finalement. Après tout, si Tohru, l'héroïne, devait vivre une grande et belle histoire d'amoûûûr, ce serait fait avant le tome 5, je pense, surtout avec tous les beaux gosses qui l'entourent. Pour l'instant en tous cas, c'est une histoire d'apprentissage - et de guérison. Qui met en scène, sans larmoyer, une valeur pas si courante: le don de soi. Autrement dit, des sentiments sans trop de rapport avec les atermoiements insipides des shôjo.
Quant à l'argument fantastique (les Sôma qui se transforment en animaux), pour l'instant, la mangaka n'en fait pas grand-chose - et je n'ai pas l'impression que ça viendra. Certes, ça met un peu de suspense: Tohru finira-t'elle par libérer les membres de la malédiction? Mais ça, c'est un ressort scénaristique, et non pas fantastique. Ca ne me gêne pas, mais ça n'offre pas vraiment de champ à l'histoire, qui reste uniquement psychologique.
Au niveau du dessin, c'est un manga de base: non seulement ça ne me plaît pas, mais c'est même un peu pénible. Pas de décors, pas de mise en situation, des extérieurs d'une pauvreté affligeante... et des personnages parfaitement insipides et très difficiles à différencier. Les dessins de Natsuki Takaya ont malgré tout un côté strass et paillettes parfois assez séduisant. La mangaka a une technique absolument époustouflante pour ombrer et noicir, une technique en "toile d'araignée" plus ou moins chargée qui fait vraiment bel effet. Elle n'est pas la seule à l'utiliser, mais ici, ça surprend plutôt agréablement. Et on trouve aussi pas mal d'humour dans le dessin: les oreilles de chat de Kyô qui ressortent quand il est en colère, le recours à des croquis simplifiés pour prendre un peu de distance avec l'action, des notes griffonnées pour signaler ce que pensent les personnages... Les codes du manga croisent avec souplesse les exigences de nos BD traditionnelles et une inventivité agréablement nonchalante.
25 juin 2007
Ouragan sur le lac, Lemony Snicket
Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire
tome III
Le vocabulaire de Prunille se fait plus subtil, et ses dents n’ont jamais été aussi acérées. Violette invente avec inspiration. Quant à Klaus, c’est un vrai lecteur, et chaque aventure, pour désastreuse qu’elle soit, ne fait que le confirmer. Les orphelins Baudelaire, après le tragique épisode II et la mort de l'adorable oncle Monty, débarquent cette fois chez une très lointaine tante Agatha, qui a vraiment peur de tout. Trop peur pour se conduire en adulte. Trop peur pour les aimer vraiment. Trop peur pour les protéger - et se protéger - des manoeuvres sournoises et assassines de l'odieux Comte Olaf. Sur les bords du Lac Chaudeslarmes infesté de redoutables méduses, les enfants fuient sans pouvoir échapper à leur destin, et on les suit avec un pincement au ventre. C'est vraiment vraiment vrai qu'ils ne parviendront jamais à être heureux?
Encore un excellent tome d'une série qui ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des têtes de pois chiches.
Et merci à Flèche, mon dealer officiel!



23 juin 2007
Eden (tome 9), Hiroki Endo
Détour en Asie centrale, où le nomad envoie Kenji récupérer la pasionaria du mouvement indépendantiste local, Marie-Anne. Les luttes d'influence des groupes qui se déchirent la planète prennent un tour plus franchement géopolitique, les aions du Propater font un carnage sous l'oeil des caméras, le closer virus mute une nouvelle fois, et tout le monde meurt - ou presque.
J'ai l'impression que ce volume est encore plus violent que les précédents - ce qui commence à faire trop... Mais les thèmes abordés sont si forts, les enjeux si prenants, et les multiples héros si intéressants (même s'ils ne sont pas toujours attachants), que je ne vais pas encore décrocher. Pas tout de suite.
It's an endless world... tome 1, tome 2, tome 3, tome 4, tome 5, tome 6, tome 7, tome 8...
12 juin 2007
Quartier lointain, Jirô Taniguchi
J'ai longtemps résisté. Le dessin de la couv, légèrement raide et beaucoup trop sobre ne m'attirait pas. Certes la BD avait gagné le prix Angoulême du meilleur scénario 2003, et le prix "Canal BD" des librairies spécialisées. Du coup, cette année-là, chaque fois que j'allais chez mon bédéquiniste chéri, j'en repartais avec le sac en plastique "quartier lointain". Certes. Et je n'entendais que des avis élogieux. Mais toujours pas. Jusqu'à ce que je lise il y a peu (mais sur quel blog était-ce donc??) que l'histoire ne racontait pas l'histoire d'un jeune garçon mais le retour dans le passé d'un homme adulte. Un retour dans sa peau d'adolescent. C'était donc un manga de science-fiction? Voilà qui changeait tout! En fait, il suffit de savoir me parler...
Hiroshi a 48 ans, une vie moyennement intéressante de cadre alcoolique, une femme et des filles dont il ne sait finalement plus rien. Par un concours de circonstances digne des meilleurs prétextes fantastiques, il se retrouve dans la peau de l'Hiroshi qu'il était à 14 ans, mais avec toute son expérience et ses souvenirs de quinquagénaire. Ce qui est bien utile à l'école, et avec les filles. Mais l'année de ses 14 ans, c'est aussi celle où son père est parti, a quitté sa famille et n'a plus jamais donné de nouvelles. Un temps en équilibre fragile donc, entre l'ivresse de la jeunesse retrouvée, et l'angoisse des drames à venir - drames qu'Hiroshi cherche à éviter, puisque le passé se modifie à mesure qu'il le revit.
Attention, cette critique est bourrée de spoils!
Ne lisez pas plus loin si vous avez l'intention de lire ce manga!
Pour une fois, je laisserai tranquille le problème du paradoxe temporel, même si je trouve que la technique du "ici ce n'est pas paradoxal" est une solution de facilité peu digne. Mais Quartier lointain est un faux manga de SF, donc passons. Par contre, soulever le fait qu'Hiroshi change le passé, mais lui faire retrouver un présent intact n'est pas admissible, SF ou pas. C'est là une question de cohérence interne. C'est d'autant plus rageant que la fin, en faisant officiellement d'Hiroshi un "voyageur du temps", boucle la boucle temporelle. Quand j'étais môme, j'avais lu une histoire toute pleine d'interventions dans le passé (deux gamins qui y faisaient les 400 coups), et la conclusion c'était que l'Histoire avait "digéré" leurs interventions. Ca m'avait interpellée, déjà à l'époque (la preuve, je m'en souviens). Sauf que je ne suis plus môme, et que Taniguchi n'écrit pas pour les enfants. Donc là, il y a quand même abus manifeste.
Mais le défaut majeur, à mon avis, c'est la cohérence psychologique. Que tous les personnages trouvent Hiroshi un peu bizarre et franchement mature, du jour au lendemain, bon, disons que c'est normal. Qu'Hiroshi n'arrive pas à tenir sa langue ("Dans un an, il va se passer ceci et cela", etc.), c'est énervant, mais compréhensible. Qu'à 48 ans, il tombe amoureux d'une gamine de 14 ans, simplement parce qu'il a retrouvé un corps de 14 ans, ça n'est pas crédible. Je ne parle pas là de "politiquement correct", mais de vraisemblance psychologique. L'écart est trop grand, les expériences trop dissemblables. Enfin, il me semble. Et le malaise que devrait logiquement ressentir Hiroshi, adulte coincé dans un corps d'enfant, est complètement passé à la trappe. Il s'interroge bien un (tout) petit peu sur son avenir, mais globalement, il est plutôt ravi de retrouver un corps jeune, léger, en bonne santé, et ne souffre pas du décalage qui existe, de fait, avec ses amis.
Quant au dessin... tout est sur la couverture. Je n'ai rien contre l'épure, mais là, tant de vides, ça manque de champ, de profondeur, et au bout du compte ça sent (un peu) la facilité. Les décors dessinés à la règle, ça manque de vie à mon goût. Et puis les visages sont peu expressifs, les corps guindés. Et je n'ai pas l'impression que ce soit volontaire, porteur de sens. Bref, j'ai trouvé ça fade: le dessin laisse tout reposer sur l'histoire, au lieu de la souligner, de l'approfondir. Bref, je comprend qu'il n'ait eu "que" le prix du scénario à Angoulême.
Est-ce à dire que ce manga n'a pas de qualités? Point du tout! D'abord, c'est un two-shots. Et les deux parties sont agencées assez intelligemment, de façon cohérente par rapport au rythme du récit. Donc déjà un gros bon point. Ensuite l'histoire, très très littéraire, repose en fait sur un ressort purement psychologique, voire freudien (et pas du tout fantastique). Elle est plutôt bien menée, un chouia moralisatrice mais intéressante. Le retour dans le passé ne modifie pas, fondamentalement, le passé (le départ du père d'Hiroshi), mais lui permet de mieux analyser son présent d'homme de 48 ans, ses relations avec sa famille (sa femme et ses filles), et ce n'est que quand il a compris, en adulte, les choix de son père, qu'il est capable de faire les siens, et donc de retrouver sa vie, là où il l'avait laissée - sauf qu'il est devenu un homme bien meilleur entre-temps (je disais bien que ça avait un petit côté moralisateur).
Globalement, je n'ai pas sauté au plafond. Mais c'est aussi, en grande partie, parce que j'attendais davantage de ce manga. Et comme d'habitude, j'ai la dent beaucoup plus dure avec les ex-futurs romans chéris qui m'ont déçue qu'avec les daubes gentillettes que je lis en toute connaissance de cause...
05 juin 2007
Planètes, Makoto Yukimura

Que dire de Planètes? A part du bien?
D'abord, c'est un manga en 4 tomes. Ce qui veut dire que, dès le départ, l'auteur avait un projet (alors que si souvent, j'ai l'impression que ce sont les projets qui ont un auteur), projet qu'il n'a pas dilué inutilement, qu'il a mené à bien, bouclé - et moi lectrice j'ai acheté mes quatre tomes, je les ai lus, et je sais que c'est fini. Au pays des mangas, c'est déjà une source de satisfaction peu commune.

Ensuite, Planètes, c'est un manga d'initiation. Oui, ça existe. Je m'explique: ce n'est pas que ça n'existe pas ailleurs, c'est peut-être d'ailleurs (certainement) le cas dans Eden, le manga d'Hiroki Endo que je chronique en parallèle, mais il y a ici une veine du plus pur classicisme, une veine de pure littérature, et des personnages confrontés aux choix qui décident d'un destin. Des personnages qui cherchent leur voie, leur place, et qui apprennent à aimer. Alors c'est vrai, Makoto Yukimura est un peu maladroit parfois, et non, il n'écrit pas comme Dickens. Est-ce excès de sensibilité ou manque de maturité? j'avais parfois l'impression qu'il s'embrouillait un peu, ou bien qu'il connaissait si bien ses personnages qu'il en oubliait de nous donner les détails. Reste une oeuvre, dans son ensemble, profondément attachante. Et qui pose de vraies questions, d'habitude rattachées à la littérature générale: comment devenir adulte? et comment ne pas renoncer à l'innocence et à la force de l'enfance? qu'est-ce qui vaut vraiment la peine?
Quant à la forme, dans un genre réputé pour son indigence, ce manga-là tranche agréablement. Les dessins sont fouillés, soignés. Les cases ont une perspective. L'espace, les vaisseaux, les bases etc. sont impeccables. Les personnages sont expressifs. Parfois légèrement raides, mais l'auteur est, par ailleurs, capable d'un trait si souple et si délié que je crois que cette raideur, qui n'est pas systématique, est délibérée, destinée à montrer un malaise, un embarras. Bref, est une forme de sous-texte. Et puis l'auteur n'hésite pas à utiliser ses doubles pages pour de grands tableaux, et le noir & blanc est exploité comme une ressource, et non comme un raccourci - alors que les pages en tête de chapitres sont joliment coloriées. Graphiquement donc, c'est un sans-faute!
Enfin, à propos de Planètes, je dis à Kev, puisque c'est lui qui me l'a conseillé dans le cadre de mon "initiation au manga", je lui dis, donc: merci!! Ce n'est pas l'histoire d'anticipation à laquelle je m'attendais (même s'il y a un fort prétexte de science-fiction), c'était quelque chose de différent et de très bien!
22 mai 2007
La voie du sabre, Thomas Day
Au XVIIème siècle, les Empereurs-Dragons règnent sur les îles japonaises. Mikedi a douze ans quand son ambitieux de père le confie au rônin Musashi, afin qu'il lui enseigne la voie du sabre et qu'il devienne, un jour, l'époux de l'Impératrice-Fille, qui dépérit par manque d'encre de Shô, le poison des monstres marins qui prolonge la vie. Musashi emmène l'enfant chez les pirates pêcheurs de Shô, puis le laisse quelques années chez les cuisiniers du Palais des Saveurs, chez les courtisanes de la Maison des Plaisirs, chez les moines de la secte Genji-Ryo. C'est l'occasion pour Mikedi d'une ascension fulgurante sur la voie du pouvoir, au mépris de la voie du sabre, qui est aussi celle de la liberté et de la justice.
Est-ce que ça se sent dans le court résumé que je viens de faire? Je n'ai pas aimé La voie du sabre. Le roman a de vrais bons éclairs de fantasy (les Empereurs-Dragons, et surtout les villes flottantes des pêcheurs-pirates, perchées sur les monstres de Shô, dignes d'être dessinées par Miyasaki). Il a aussi une esthétique et une culture japonisantes très séduisantes à mes yeux de profane. Mais la structure du roman est un vrai mystère: pourquoi choisir un format aussi court pour un récit initiatique d'une telle ampleur? pourquoi ces grandes ellipses sur la formation de Mikedi? Surtout après la minutieuse mise en place des chapitres d'ouverture. Quant aux histoires et légendes intercalées dans le récit, rien à dire au principe, sur la forme par contre, je n'y ai pas trouvé beaucoup d'intérêt: elles auraient gagné à avoir un vrai style, des voix différentes. Telles quelles, elles ne se démarquent pas vraiment de l'histoire, qu'elles ralentissent, comme des notes de bas de page un peu trop longues. Bref, rien à voir avec, par exemple, les admirables en-têtes de chapitre de Robin Hobb dans The Farseer trilogy, alors qu'on sent chez Thomas Day une volonté d'aération très semblable.
ESt-ce une cause? une conséquence? en tous cas cela me semble lié: les personnages sont fort mal dessinés, peu crédibles, souvent illogiques. Ni attachants, ni admirables (enfin, je ne m'y suis attachée, ni ne les ai admirés), volontiers machistes (oh! sans grossièreté! mais enfin quand même...), et surtout ballotés dans deux quêtes mêlées qui sont la voute de l'histoire, mais dont l'auteur ne parle finalement pas: quête initiatique pour Mikedi, tout à son rêve de puissance, et quête du wakisashi forgé dans le métal tombé des étoiles pour Musashi. Le jeune Mikedi, qui passe l'essentiel de sa formation loin de son maître, devient assez mystérieusement une fine lame en apprenant à faire, dans l'ordre, la cuisine puis l'amour. Les deux grandes étapes sur la voie du sabre donc, qui n'est finalement peut-être pas la bonne voie...
Cette histoire aurait mérité mille pages: les rebondissements d'une vie aventureuse, des personnages à foison, des décors grandioses, des amours flamboyantes, des haines larvées, des revanches tortueuses... C'est dommage qu'elle ne les ait pas eues...
20 mai 2007
Eden (tome 8), Hiroki Endo
Temps mort...
Ca y est, Elia a grandi. C'est un meurtrier, et un amoureux. C'est donc ce qu'il faut pour devenir adulte?
Ce tome, plein d'apparitions de fantômes (Enoa, Gina), moins atrocement violent, laisse un gôut amer. Car la vengeance n'apporte aucune satisfaction. Et l'amour, ceux qui lisent Eden le savent si bien, n'est pas, n'est jamais le Paradis rêvé.


