30 septembre 2007
La Zone du Dehors, Alain Damasio
Cette note, je ne veux pas l'écrire, moins que toute autre. Mais demain je ne me sentirai pas (et ne serai pas) davantage capable de la faire. Et il est impossible qu'ici, précisément ici, pour cette note-ci, je choisisse la facilité de l'omission.
Alors tant pis.
Je ne vous parlerai pas de Cerclon I, utopie aboutie, démocratie parfaite, cercle de civilisation tracé sur un monde rouge, âpre et hostile.
Je ne vous parlerai pas des Cercloniens, ses habitants clastrés qui se coulent dans le modèle panoptique où tout le monde observe, juge et dénonce tout le monde. Je ne vous parlerai pas de la censure, qui n'existe pas, ni de l'auto-censure, si intégrée qu'on ne la ressent pas.
Non, je ne vous parlerai pas des Cercloniens, qui abandonnent le vif et ce qui les anime aux drogues et aux implants. Je refuse de vous parler de ces coquilles consentant à des sensations exo-générées, loin de l'envie et du plaisir de penser et ressentir par soi-même.
Je ne vous parlerai pas du cercle vicieux qui se superpose à Cerclon - serpent qui se mord la queue, chemin impeccablement tracé, immuablement parcouru: personne ne tire de ficelles quand une société se réduit elle-même en esclavage.
Je ne vous parlerai pas du va-et-vient des sciences humaines recyclées en gestion d'entreprise, et des recettes de management appliquées en retour à la société.
Je ne vous parlerai pas de la télévision omniprésente, des médias pléthoriques et évidemment libres, des grands procès organisés en grands spectacles.
Je ne vous parlerai pas des instituts de sondage, et encore moins des sondages eux-mêmes, et surtout pas des techniques de manipulation.
Je ne vous parlerai pas de la difficulté d'être un esprit libre, pas de la Volte, pas des feux allumés en contre.
Je ne vous parlerai pas de la langue protéiforme de ce roman, des voix qui l'habitent, des mots qu'elle roule comme des pierres.
Et surtout je ne vous parlerai pas de la beauté, ni de l'évidente nécessité du Dehors.
Non, je ne vous parlerai pas de tout ça, et ne croyez surtout pas que je vienne de le faire. A peine ai-je aligné quelques mots-clefs, qui n'ont rien à voir avec la chair de ce roman rare.
Je vous dirai simplement qu'à sa lecture, à chaque page, les mots et les idées claquaient, grésillaient et faisaient des étincelles dans ma tête.
Que j'ai mis longtemps à lire ce livre, que je laissais aux idées lues le soir le temps de la journée pour m'accompagner.
Que j'ai rarement été aussi bouleversée, intellectuellement, par un roman - ni aussi touchée, personnellement.
Que j'ai une admiration immense pour son auteur.
Que j'aimerais que vous lisiez ce livre, qui donne de belles et joyeuses envies de partage.
Que la science-fiction est bien, définitivement, une façon d'analyser notre présent, et de réfléchir à des pistes pour l'avenir.
28 avril 2007
Ombre de l'ombre, Paco Ignacio Taïbo II
Ils sont quatre. Comme le fait remarquer InFolio, Taïbo II aime les chiffres. Ou peut-être aime-t'il simplement l'amitié, la solidarité, les convictions communes qui fondent un sentiment d'appartenance. Ils sont quatre, donc. Thomas Wong, syndicaliste, anarchiste et faux chinois. Pioquinto Manterola, le meilleur journaliste de faits divers de la capitale. Fermin Valencia, poète zapatiste qui compose des slogans publicitaires. L'avocat Executor, défenseur des prostituées et des petits malfrats. Quatre Mexicains de troisième catégorie, comme ils se définissent eux-mêmes, qui se retrouvent tous les soirs au bar de l'hôtel Majestic pour jouer aux dominos, en cette trouble année post-révolutionnaire de 1922. Mais un cadavre tombe sous les yeux de Valencia, un second sous ceux de Manterola, qui vient tout juste de croiser le regard violet de la trop belle veuve Roldan, et à partir de là morts et coups de feu s'enchainent sans répit, sans parvenir à liquider réellement les séquelles de la révolution.
Le puzzle ressurgit derrière les parties de dominos, les méchants ne sont pas ceux qui sont méchants (les bons le sont aussi) mais ceux qui trahissent, les bons ne sont pas ceux qui sont bons mais ceux qui restent droits dans leurs bottes, fidèles à leurs amis et à leurs convictions. Et les femmes sont fatales, mais savent être tendres, aussi. Pendant ce temps, Mexico gronde et se transforme...
Je regrette de n'avoir pas la culture politique et historique nécessaire pour comprendre intégralement le message que nous livre Taïbo II, au-delà du prétexte de l'enquête policière. Ca n'empêche pas d'aimer...
19 février 2007
A quatre mains, Paco Ignacio Taïbo II
Dans A quatre mains, une bonne dizaine de personnages se croisent, s'aiment, se battent et se trahissent (ou se restent fidèles envers et contre tout), racontant chacun son histoire qui se tresse progressivement aux autres histoires, réunissant peu à peu les pièces d'un puzzle de révolutions, d'amitiés, et de désinformation. Et si le roman ressemble à la réalité, c'est bien de la responsabilité de la réalité, comme nous en avertit l'auteur.
Ainsi...
Stan Laurel a assité à la mort de Pancho Villa au Mexique.
Alex dirige le Département de la Merde à New-York.
Des sept nains de Blanche-Neige, le plus dangereux n'est pas celui qu'on croit.
Longoria est déjà mort deux fois.
Julio ne devrait pas retomber amoureux de sa deux fois ex-femme.
Elena Jordàn s'est vu refuser dix-sept sujets de thèse en anthropologie.
Du point de vue de l'histoire traditionnelle, Stoyan Vassiliev s'est toujours retrouvé dans les lieux adéquats au moment inadéquat.
Léon Trotski avait commencé à écrire un roman policier.
Comment on s'en sort? Mais... à force d'obstination, pardi!
Une véritable révélation, ce roman noir décalé et féroce, éminement politique et engagé. Ma véritable rencontre avec Taïbo II, et le début d'une longue "amitié", très certainement.
27 novembre 2006
Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays, Jonathan Swift
...et pour les rendre utiles au public...
suivie de Projet de distribution d'insignes distinctifs aux mendiants de différentes paroisses de Dublin
A propos de la viande de bébé: " J'admets qu'il s'agit d'un comestible assez cher, et c'est pourquoi je le destine aux propriétaires terriens : ayant sucé la moelle des pères, ils semblent les plus qualifiés pour manger la chair des fils. "
On peut trouver Swift inutilement cruel et odieux, ou bien trouver la société qu'il décrit (bien proche de la nôtre, trois siècles plus tard) inutilement cruelle et odieuse.
Un pamphlet finalement très humaniste!
06 novembre 2006
Pas de fin heureuse, Paco Ignacio Taïbo II
La troisième enquête d'Héctor Belascoaràn Shayne et, pour moi, la première rencontre avec Paco Ignacio Taïbo II. Une rencontre prometteuse...
Pas aussi achevé que ce à quoi je m'attendais ("on" m'avait grandement vanté Taïbo II), c'est un roman plein d'ellipses et de curieuses digressions, qui appartient (selon moi) à la grande veine du polar politique.

